LE CONTE : un chemin pour reconnecter le monde des malades au monde réel

 Intervention d’Emmanuelle SAUCOURT, Docteur en anthropologie, spécialiste de littérature orale

Thème présenté au W- End de novembre 2016

Emmanuelle SAUCOURT présente les ateliers contes tels qu’ils sont proposés à des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer, dans un souci, non de soin, mais de prendre soin.
Ce sont des moments précieux d’écoute qui stimulent l’attention, la parole et permettent une nette diminution des troubles du comportement.
Mais que se passe-t-il lors du conte ?

Le Conte est une interface, un chemin pour reconnecter le monde des malades au monde réel.
La remobilisation des personnes se fait dans la communication et l’interaction – pendant le conte, à coup sûr, après le conte… ?

Identifier le conte de la tradition orale parmi les autres types de contes

Sortir du quiproquo : « conte » est  un mot-valise qui renvoie à l’imaginaire de l’enfance, aux histoires inventées par les parents, mythes, épopées, récits de vie….) – il mélange les genres, les supports oraux ou écrits.
Le conte intervient dans la tradition orale.
Nous vivons dans un monde de l’écrit. Pendant l’enfance, le cerveau doit basculer dans le monde de l’écrit, perdre sa faculté de voir en miroir (confondre les p et les q par exemple).

L’oral est un autre monde :

  • Le conteur lit un livre : au conteur, l’enfant demandera : « montre le livre »
  • Le conteur raconte le livre : au conteur l’enfant demandera : « c’est dans quel livre ? »
  • Le conteur conte : réaction de l’enfant « est-ce que c’est vrai ? »

Dans les deux premières situations, il y a simplement « oralisation » d’une histoire écrite. Le conte, lui,  fait entrer dans un autre monde.
Ecrit et oral sont deux mondes complémentaires qui ont leurs spécificités

  • Ecrit : contes philosophiques (Candide), contes fantastiques (E.Poe), contes de tradition orale mis à l’écrit (Perrault, Grimm) – Epoque, auteur, contexte, intention traditionnelle sont fixés.
  • Oral: pas d’auteur, pas de date, une version parmi des milliers d’autres de la même histoire…

Ainsi, les différents types de contes ont des matières et objectifs différents : mythologie, épopée, contes facétieux, chacun a sa spécificité. Le conte est utile, futile, agréable.
On choisit donc un genre de conte en fonction de l’aspect que l’on veut travailler.

  1. Mythologie : d’où on est ? d’où on vient ? récits des origines
  2. Epopée, pour transmettre histoire de la civilisation de l’homme (certains dictateurs utilisent l’épopée pour restructurer un groupe humain) – En France, l’Iliade et l’Odyssée contiennent tous nos codes sociaux.
  3. Légende : Transmission du territoire – une histoire pour chaque lieu- la légende explique la topographie (dangers…)- donne l’invisible du territoire (morts, bruits insolites…)
  4. Conte d’animaux : c’est le répertoire pour les enfants (les seuls contes pour les enfants, à dire vrai !); ils leur apprend les relations humaines.
  5. Conte facétieux pour interroger la position de chaque personne dans sa relation avec l’autre. Personnages hauts en couleur dans relation mari/femme, riche/pauvre, pouvoir…
  6. Contes merveilleux: Princes et princesses – Fonction : travailler sur la psychée, les schémas psychiques. Outil de manipulation (Dysney les utilise pour façonner une image de la femme, de l’amour, de la société, qui corresponde à la société – la pub) –

Ces contes permettent aux écoutants d’expérimenter un trajet en toute sécurité.

Exemples : Cendrillon  (Culcendron)  passe son temps à trier dans la cendre (sa mère est morte, elle est donc dans les cendres) – Vassilissa :  sa mère  meurt et lui fabrique petite poupée, qui va l’aider pour toutes ses épreuves – Version thibétaine  –  Version Espagnole : une mère et ses 3 filles se retrouvent dans un puits, elles ont faim. Deux filles mangent la mère ; la petite ramasse les os et les met dans sa poche…
Pas de personnages, mais des archétypes – entités sans psychologie, coquille vide dans laquelle l’écoutant peut se projeter.
On est dans l’imaginaire collectif, qui se transmet parce qu’il parle aux gens.
Ainsi la passion pour les jeux vidéos actuels, très médiévaux, s’explique par le fait que nous vivons en France dans une société imaginaire très médiévale : amour courtois, valeur guerrière, honneur, mort : monde d’en haut et d’en bas, séparation monde visible et invisible – nos origines médiévales sont populaires et paysannes. Ces jeux vidéos font appel aux légendes germaniques.

Le conteur spécialiste Alzheimer

  • Puise dans la matière de l’imaginaire collective, et structure le conte comme un squelette. Utilise le conte comme un outil de soin.
  • Les conteurs doivent être en lien avec l’équipe de soin. Ne peuvent intervenir seuls. L’impact du conte sera pris en charge par l’équipe de soin.

Pourquoi une telle résonnance chez les malades Alzheimer ?

Exemples :

  • Une dame, pendant le conte, précède le conteur avec une mélopée,
  • Un conte raconte une mère qui a perdu sa fille dans les eaux de la rivière et doit traverser pour la rejoindre – une dame interpelle la conteuse et lui dit : « De l’autre côté du pont, y-a ma fille, je vais y aller »

La connexion est très forte dans l’imaginaire entre la matière et les personnes.
Exemple : Une dame imposante, très agressive verbalement (elle répète souvent « appelez la police ») et physiquement . Pendant 2, 3, 4 séances de conte, il ne se passe rien. Puis arrive cette histoire :
Une femme vit avec son mari dans la forêt, mari qui tous les jours, coupe du mois, prend sa hache, tape sa femme. Un matin, la femme sent la vie dans son ventre. Le soir, quand le mari arrive, la femme l’arrête, lui dit « Attends je te raconte une histoire »… Le mari ne la tape pas – dure 9 mois. A la fin, quand il voit son fils, le mari dit : les coups ont été remplacés par les mots.
La dame dit : « Pour moi c’était pareil, mais y-a jamais personne qui est venu, et qui a appelé la police… ». Elle n’a ensuite plus jamais demander qu’on appelle la police.

Les chemins qu’emprunte le conte

 capture

Le Conte agit par le non verbal (corps)

Peu de mots et silence entre les mots ; pas d’agitation, tout passe dans les micromouvements.

Le Conte s’adresse à l’hémisphère droit du cerveau.

Rêve, ondes alphas, symbole, imaginaire, présent absolu sont le monde du conte : représentation symbolique, imaginaire, approche globale – Pensée analogique

Le Conte agit sur le corps de celui qui écoute,

par les images mentales qu’il va se créer et l’usage des 5 sens.

Le Conte raccroche la personne à une sphère sociale :

ravive la mémoire collective des codes, des mœurs – les gens se reconnaissent comme auditeurs du conte.

Le Conte agit sur le sens de la vie.

Réinjecte du sens existentiel. Permet de retrouver un sens du sacré et de la spiritualité. Pendant le conte, le réel est le même pour tous les présents

Il y a 5 structures dans le conte : narrative, symbolique, émotionnelle, initiatique…tous ces aspects s’enchaînent.

Fonctionnement des groupes et rythme des séances 

Groupes ouverts ou en service protégé : le plus important est que les gens aient envie de venir. Si des personnes sont agitées, on choisira une pièce fermée, un cercle, le personnel sera restreint – adapter l’outil au besoin.
Le moment de conte dure 50 minutes avec des séquences, conte court- respiration/musique/chant – conte merveilleux etc… la régularité est importante : tous les 15 jours est un bon rythme.
Le récit de vie appartient à la littérature orale. L’appel au conteur suscite des récits de vie (ex : un conte de vendangeurs suscite la mémoire du métier)

Choisir le conte 

Le conteur conte ce qu’il porte, peu importe le choix… Le conteur n’est pas en responsabilité du soin, mais de sa matière. Il peut le porter sans son émotionnel. Il passe le trajet de l’émotion.

Attention : Inutile de choisir des contes qui feraient « travailler la mémoire » – Il ne se passe rien…

Site : www.emmanuellesaucourt.com
Email : e.saucourt@free.fr
Pour en savoir plus : Le centre méditerranéen de littérature orale (CMLO) – www.euroconte.org

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